Badlands 2026 : Danni Shrosbree, la reine du désert
Le désert andalou est un paysage qui se mérite. Plus de huit cents kilomètres de routes rocailleuses, deux traversées de désert authentique (Gorafe dans la province de Grenade, Tabernas en Almería), des cols aux profils exigeants, une chaleur qui écrase même à l'ombre, une lumière qui fatigue les yeux.
Le Badlands est aujourd'hui une des références mondiales de l'ultra-cyclisme gravel, une épreuve qui rassemble chaque année 400 partants sélectionnés parmi plus de 2 500 candidatures.
C'est là que Danni Shrosbree a fait ce qu'elle voulait faire depuis deux ans.
Le pari du privateer
L'histoire commence quelques jours avant le départ. La Britannique doit faire un choix : les championnats d'Europe de gravel, sur un tracé qui ne lui correspond pas particulièrement, ou le Badlands, une course qu'elle a déjà courue en 2024 dans la paire mixte qui avait signé le meilleur chrono aux côtés de son coéquipier Bradley Shenton. Le calendrier est serré. La logistique est complexe. Le corps a besoin de récupération. Et pourtant, elle bascule.
"Le Badlands tombait en même temps que les championnats d'Europe, et comme ce n'est vraiment pas un parcours qui me correspond, je me suis dit : pourquoi est-ce que je suis privateer ? Je peux quand même choisir mon calendrier. Pourquoi je m'oblige à faire ces championnats parce que tout le monde attend de moi que je le fasse ? Qu'est-ce que je veux vraiment faire ? Et je me suis dit : je veux aller au Badlands." Un revirement de six jours, dans l'urgence, pour choisir la course qui lui parlait vraiment.
Cette phrase-là, "je peux quand même choisir mon calendrier", résume à elle seule le statut particulier des coureurs privateers dans l'ultra-cyclisme. Sans équipe pour imposer un programme, sans sponsor qui exige un rendement précis sur telle ou telle épreuve, ces athlètes construisent leur saison à main levée, en fonction de ce qui les intéresse vraiment. C'est une forme de liberté rare dans le cyclisme moderne, et c'est aussi ce qui rend les récits qu'ils produisent particulièrement précieux.

Le choix Shrosbree n'était pas gratuit. C'était le choix d'un vrai objectif. Venir prouver, en solo cette fois, ce qu'elle avait déjà réussi en paire. "J'avais dit après 2024 que ce serait cool si je pouvais le faire en solo. C'était juste ma compétitivité qui parlait, je suppose." Deux ans plus tard, elle est revenue chercher cette chose qu'elle s'était promise.
817 kilomètres en solo dans le désert
Elle a mené la course féminine du départ à l'arrivée. Sur la totalité du parcours, aucune concurrente n'a jamais réussi à recoller vraiment. L'écart s'est creusé progressivement, avec cette régularité si caractéristique des grands ultras, peu de coups d'éclat, beaucoup de constance. Shrosbree a signé un chrono de 48 heures et 15 minutes, à peine 15 minutes au-delà de la barre symbolique des deux jours.
Elle a lutté contre la chaleur, principale difficulté de cette édition. La rapidité de la course, dans les premiers kilomètres, l'obligeait aussi à composer avec des bars et supermarchés fermés à des heures où ils sont d'habitude ouverts pour les coureurs moins rapides. "Un rythme si soutenu qu'ils n'ont pas pu trouver de bars ou de supermarchés ouverts, ils ont dû se débrouiller avec pratiquement aucune ressource", a résumé David Rodríguez, le CEO du Badlands, à propos des tops finishers.

Ce qu'elle a préféré, elle l'a dit à l'arrivée : la nuit et la solitude. "C'était vraiment cool de faire le Badlands seule, la nuit et tout ça. Je n'avais pas vraiment fait la nuit toute seule avant. C'était sympa. J'aimais bien avoir la nuit, parce que c'était plus frais." Le plus dur, ce ne sont pas les descentes techniques ou les cols.
Ce sont "ces moments de solitude" où l'on découvre des choses sur soi qu'on ne connaissait pas. La formule est simple, elle est vraie.
À l'arrivée à Granada, mardi matin, "elle était fatiguée, mais heureuse" selon les mots de l'organisation. Première finisheuse féminine. Et pour la première fois de l'histoire du Badlands, une même cycliste avait remporté la course dans les deux formats proposés : en paire, en 2024, avec sa coéquipière ; en solo, en 2026, par elle-même.
La graveliste au sommet de l'ultra
Danni Shrosbree n'est pas la seule surprise de l'édition 2026.
Chez les hommes, le Néerlandais Piotr Havik, arrivé à Granada le lundi soir en 36h 15min, a signé un nouveau record du parcours. Sa particularité : il vient du cyclisme sur route, il n'a basculé que récemment vers le gravel, et c'était sa toute première course d'ultra-distance. "Je peux vous dire que je suis loin d'aller bien maintenant, mais je suis très heureux d'être rentré. Il va me falloir plusieurs semaines pour digérer ça. C'était brutal." Le vainqueur scratch reconnaît qu'il ne s'attendait pas à autant.

C'est ce que Rodríguez, le CEO, a résumé après la course : "Ce que Piotr Havik et Danni Shrosbree ont réalisé montre que les coureurs gravel ont leur place dans le monde de l'ultra-cyclisme. C'est vraiment surprenant, dans le bon sens, à quel point ils se sont adaptés à des conditions aussi difficiles, la chaleur par exemple, ou le fait de rouler tellement vite qu'ils ne pouvaient pas trouver de bars ou de supermarchés ouverts, obligés de se débrouiller avec presque rien."
Cette observation ouvre un fil intéressant. Le monde du gravel, longtemps positionné comme une discipline hybride entre route et VTT, avec des courses moyennement longues et une culture de festival, produit désormais des athlètes capables de rivaliser sur les ultra-distances. Un même terrain d'entraînement, des logiques de matériel proches, des capacités d'adaptation forgées sur les courses gravel majeures (Traka, Unbound, Rift). Les meilleurs gravelmen deviennent des candidats crédibles sur les ultras. C'est peut-être l'un des basculements les plus intéressants du calendrier des prochaines saisons.
Shrosbree en est déjà l'illustration. Elle a construit son niveau sur les courses gravel classiques, elle a validé un premier chrono en paire sur Badlands en 2024, elle revient deux ans plus tard pour signer un solo de référence. Sans équipe, sans sponsor imposant un calendrier, à main levée. C'est le portrait d'une athlète moderne qui fait de la liberté un outil de performance.
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