Pierre Rolland, 20h54 sur la Corse et une deuxième carrière qui claque
Le 14 mai 2026, l'ancien vainqueur d'étape du Tour de France s'est élancé pour une tentative de record sur le GT20, la traversée cyclosportive de la Corse : 600 kilomètres et 9 500 mètres de dénivelé positif à parcourir en une seule fois, en solitaire. Une aventure qu'il a lui-même qualifiée de "l'un des défis les plus difficiles de sa vie". Retour sur la trajectoire d'un coureur qui a fait, depuis 2022, le pari inverse de sa carrière.
Quelque part sur une route corse, entre le col de Vergio et Corte, un homme roule seul dans la nuit. Il y a le pire ennemi du cycliste, ce vent violent de face. Il y a la pluie qui vient d'arrêter, la grêle qui l'avait précédée, le brouillard qui commence à se lever dans les vallées. Il y a des animaux au bord de la route, parfois sur la route, dans les zones où la faune corse est chez elle. Il y a la fatigue qui monte, l'obscurité qui rend chaque virage un peu plus long à négocier. Cet homme s'appelle Pierre Rolland. Il n'a plus rien à prouver depuis longtemps. Et pourtant, il pédale incessamment.
Le 14 mai 2026, l'ancien vainqueur d'étape du Tour de France s'est élancé pour une tentative de record sur le GT20, la fameuse traversée cyclosportive de la Corse.
600 kilomètres et 9 500 mètres de dénivelé positif entre le nord et le sud de l'île, sur les routes qu'empruntait autrefois le Tour de Corse automobile. Rolland l'a fait en une seule fois, en solitaire, avec pour seule motivation celle qu'il a lui-même formulée après coup : "le vélo qu'on aime".
Le GT20, un objet à part
Le GT20 n'est pas une course d'ultra-cyclisme au sens classique. C'est d'abord une cyclosportive à étapes, organisée annuellement, qui traverse la Corse en cinq ou six jours en s'appuyant sur les tronçons chronométrés du Tour de Corse automobile (col de Vergio, spéciale Noceta-Ghisoni, entre autres). Un événement dont Rolland connaît bien la version officielle, il en a été le lauréat général en 2024, deux ans après sa retraite professionnelle.

Ce qu'il a tenté en mai 2026 est autre chose. Faire la traversée intégrale en solitaire, sans étape, sans repos organisé, contre le chrono. C'est un format qui n'existe pas dans un règlement de course : c'est un FKT (Fastest Known Time), un chrono de référence que quelques coureurs tentent de battre chaque saison, sur un tracé que peu de cartes bien remplies imaginent boucler en moins de deux jours. Rolland l'a fait dans l'esprit du bikepacking ultra, avec assistance et logistique en soutien, mais sans support officiel d'organisation.
20 heures et 54 minutes.
592 kilomètres et 9 500 mètres de D+, une nuit dans le maquis corse, à une moyenne de plus de 28 km/h. À titre de comparaison, une semaine plus tard, il bouclera les 650 kilomètres de Bordeaux-Paris (5 000 mètres de D+, sur route, presque plat) en 20h14. Le GT20 sur ce chrono, sur ce terrain, avec ce dénivelé, tient d'une performance qui compte parmi les grandes de la discipline en 2026. Le coureur en a raconté le détail dans un reportage long-format publié le 5 juin 2026 sur sa chaîne YouTube "Toujours d'attaque", qu'il a lancée en début d'année. La vidéo, intitulée "J'ai tenté de battre le record de la GT 20 en Corse !", assume un format immersif où la performance se raconte de l'intérieur, à hauteur de coureur.

De l'Alpe d'Huez à l’ultra
Pour comprendre ce que représente ce défi corse, il faut remonter à ce que Pierre Rolland était il y a quinze ans. En 2011, sur la 19e étape du Tour de France, il attaque dans les derniers kilomètres de l'Alpe d'Huez et gagne. C'est sa première victoire sur le Tour, la première française sur cette montée depuis longtemps, et elle lui vaut d'avoir son nom inscrit sur la pancarte du virage 16, aux côtés du Néerlandais Joop Zoetemelk. Il termine cette édition avec le maillot blanc du meilleur jeune.

Les années qui suivent le confirment comme l'un des meilleurs grimpeurs français de sa génération. 8e du Tour de France 2012, 4e du Giro d'Italia 2014, vainqueur d'étape sur la Vuelta 2012, présent sur les grands rendez-vous des courses par étapes de 2011 à 2020. Il passe successivement par Europcar, Cannondale, EF Education, B&B Hotels, avant de mettre un terme à sa carrière professionnelle en 2022.
Ce type de fin de carrière ouvre habituellement sur trois options. La consultante télé, avec les micros et les studios. La direction sportive, avec les valises et les hôtels. Ou la retraite silencieuse, avec un peu de sortie en semaine et beaucoup de temps en famille. Bien qu’il a un rôle de consultant pour l’Équipe TV, Rolland a choisi une autre voie, celle de l'ultra-cyclisme.
L'après carrière
La bascule ne s'est pas faite d'un coup. Pierre Rolland a commencé par tester le format sans le nommer, en s'engageant sur des cyclosportives qui lui rappelaient sa région d'origine (natif de Gien et formé à l'Orléans Loiret Cyclisme !) ou sur des épreuves qui l'obligeaient à retrouver un vrai objectif d'entraînement. Le GT20 2024 est de ce type-là, il le gagne au général, sur un format à étapes qu'il maîtrisait sans le connaître intimement.
Puis vient cette année 2026. En avril, il s'aligne au départ de la 555 Serra Geral au Brésil, première manche du championnat du monde d'ultra-cyclisme BikingMan. Il gagne. Format long, chaleur brésilienne, quelques milliers de mètres de dénivelé, seul en autonomie relative. C'est une performance d'un autre niveau que le GT20 à étapes deux ans plus tôt. Il prouve, à qui doutait, qu'il a bel et bien pris l'ultra-cyclisme au sérieux.

Le 14 mai, ce fameux GT20 en solo. Le 23 mai, une semaine après, il s'aligne sur Bordeaux-Paris, l'une des courses d'ultra-endurance historiques du calendrier français, 650 kilomètres avalés en un peu plus de vingt heures et avec la victoire à la clé. Deux réussites de rang sur deux formats radicalement différents, séparées d'à peine sept jours de récupération.
Ce que cette bascule dit
Pierre Rolland n'est pas le premier ex-professionnel à basculer dans l'ultra-cyclisme. Laurens Ten Dam le fait depuis plusieurs saisons. Ted King s'y est installé avant lui. Mais la vitesse à laquelle Rolland est devenu compétitif sur ce nouveau terrain, à 39 ans, dans une discipline dont les codes sont profondément différents de ceux du cyclisme sur route, mérite qu'on s'y attarde.
Ce qu'un ancien pro apporte à l'ultra-cyclisme, ce n'est pas seulement une capacité aérobie maintenue. C'est une intelligence tactique acquise sur des milliers de kilomètres de courses par étapes, la lecture du vent, la gestion de la nutrition sur plusieurs heures, le sens des moments où il faut économiser et de ceux où il faut attaquer. Ce sont des compétences qui, sur des formats de 20 heures ou 40 heures, deviennent proprement décisives. À l'inverse, ce qu'un ancien pro doit apprendre en ultra, c'est de faire sans peloton, sans tactique collective, sans le rythme extérieur qui structurait toutes ses journées de course pendant quinze ans. Ce n'est pas un petit ajustement.

Ce qu'on lit à travers la trajectoire de Rolland, c'est peut-être aussi une lecture de ce que peut être une deuxième carrière dans le vélo. Victor Bosoni, dans l'autre sens, avait quitté la voie pro pour trouver l'ultra à 20 ans. Rolland la quitte à 36 ans, pour la retrouver dans un format libre. Les deux se retrouvent au même endroit, sur les mêmes routes, avec le même goût pour la longue distance en solitaire. C'est un des signes qu'une discipline en pleine construction absorbe des profils très différents, sans les uniformiser.
Le vélo qu'on aime !
À l'arrivée du GT20, épuisé, Rolland a écrit sur Strava une phrase courte que la communauté a beaucoup partagée : "C'était long, c'était chaud, c'était dur… le vélo qu'on aime. J'ai souffert comme jamais." Cette phrase résume à elle seule un basculement culturel qui traverse tout le vélo contemporain.
Pendant deux décennies de cyclisme professionnel, la souffrance était un moyen. Un moyen de gagner, un moyen de tenir son contrat, un moyen d'exister dans un peloton. Depuis 2022, chez Rolland, la souffrance est redevenue un but. Pas pour elle-même, pas dans une lecture masochiste. Pour ce qu'elle donne à comprendre du corps et du terrain, quand on choisit de la vivre pour soi, en dehors de tout cadre.
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